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  • Laure Rebois

Nadine Trintignant


Cinéaste et écrivain, Nadine Trintignant fut également une militante active du féminisme. C’est une femme forte, qui a traversé de multiples et douloureuses épreuves. Elle témoigne aujourd’hui de la perte d’Alain Corneau, réalisateur, avec qui elle a partagé 37 ans de sa vie. Vers d’autres matins : une déclaration d’amour et de survie.



— Au-delà de votre douleur, des faits et de cette partie de vie à travers la mort, vous décrivez et nous présentez Alain Corneau, l’homme. Vous avez commencé l’écriture de cette autobiographie pendant son hospitalisation, c’est cela ?

J’ai commencé tout de suite, dès que nous avons su pour la maladie. Je prenais des notes, j’écrivais parfois et ça m’aidait beaucoup. Le temps qu’il dormait, de ses examens… J’ai écrit tous ces mois et quand je me suis retrouvée sans lui, j’ai eu la volonté d’en faire un livre ; je me suis attelée au travail.

— Vous posiez des mots sur votre douleur, ce qui vous permettait également de rester connectée à la vie, rester maître de vos pensées ?

Dans ce livre, j’avais surtout le souci d’être exacte, non pas sur moi, mais surtout sur lui. Et même dans les pires souvenirs. Oui cela m’a aidée à tenir.

—  « Ce qui m’aide, c’est d’écrire. » Mais l’écriture a-t-elle toujours été votre moteur ? Ou votre thérapie ?

Quand je vais à l’ordinateur, cela m’aide énormément, car je fais quelque chose, je suppose. Que je suis prise par l’écriture… Là, j’ai écrit en fonction de lui et pendant ce temps j’étais avec lui. C’est pour cela aussi que des souvenirs joyeux apparaissent dans ce livre, par besoin de revivre des choses belles.

— C’était important de laisser une autre trace que ces films, une trace à travers vous ?

L’écriture est égoïste, on écrit pour soi, mais là dans ma démarche, ce qui m’attirait c’est que les gens qui connaissent un peu Alain le connaitront davantage et les autres le découvriront. C’était une personne rare remarquable, je trouve cela bien.

— Vous dites dans le livre écrire environ 4 heures tous les matins, entre autres, que cela vous « fait vivre au jour le jour. » Est-ce toujours le cas ? Et comme vous vous le demandiez, le pouvez-vous encore ?

Ça n’est plus le cas, car je vais moins mal, j’écris tous les jours, j’en ai besoin, mais je m’étais fixée un horaire pour me forcer à me lever, avoir une vie qui se rapproche petit à petit de la normalité, sinon je n’ai jamais eu aucun planning comme cela…

— « La nuit, quand je ne peux ni dormir ni écrire, je poursuis ma relecture du Styron, Un lit de ténèbres, que je n’ai jamais quitté durant tout ce temps. Lire un grand écrivain qui sait parler de la douleur… Je me sens moins seule. » C’est un livre dur : au regard de tout ce que vous avez déjà traversé, cela vous a-t-il vraiment aidée ?!

Oui pendant l’écriture. Lorsqu’on ferme l’ordinateur, le manque vous attend, on le retrouve. Relire Styron m’a aidée.

— « Shakespeare a tout inventé pour les pires moments. » Que voulez-vous dire ?

Oui, il a sa façon belle de dire les choses. J’ai beaucoup lu Hamlet et l’ai fait répéter à mon premier mari ; il avait 29 ans lorsqu’il l’a joué la première fois. Quand je le relis aujourd’hui, la lecture est différente puisque beaucoup de choses se sont passées. Je comprends plus en profondeur. J’aurais pu dire ça de Proust, de Céline, de tous les grands…

— Justement, vous avez relu durant cette période, Albertine disparue et vous dites : « Ce n’est jamais le même livre. »

Proust, je le relis tout le temps. J’étais dans cette relecture à ce moment-là, aussi. Mais je les relis vraiment tous. J’ai toujours un ouvrage d’A la recherche du temps perdu sur ma table de nuit. Je lis toujours deux livres à la fois, et lorsque je me réveille la nuit, il m’en faut un, mais Proust j’en ai toujours envie. Suivant notre expérience de vie et nos âges, nous ne lisons jamais le même livre.

— Vous racontez qu’Alain Corneau lisait beaucoup et retenait l’essentiel. A-t-il participé à vous ouvrir à la littérature ?

Il avait une mémoire démente, étonnante. Moi je retiens beaucoup de poèmes. J’ai par contre un problème avec les noms. Alain n’avait aucun problème sur rien. C’était une chance et merveilleux de vivre avec lui. Suite aux lettres qu’il recevait de moi, qui m’a dit un jour : « Entre deux films, tu devrais écrire. » Ensuite c’était : « Tu vois j’avais raison de te dire d’écrire. »

J’ai toujours écrit, petite comme beaucoup de petites filles de l’époque j’écrivais mon journal, adolescente aussi, puis des scénarii, ce qui est différent de la littérature et des romans ou nouvelles.

Même si j’ai beaucoup lu, Alain m’a fait découvrir beaucoup d’auteurs, par exemple la littérature indienne qui est importante. L’Inde, on allait un mois ou deux tous les deux ans dans ce beau pays… Il m’a aussi fait découvrir Chandler et des livres de science-fiction, dont ceux de Frédéric Brown. Mais toute seule, je n’en rachète pas d’autres.

— Vous nous parlez de José Corti, « un éditeur et libraire de génie », qui vous a guidée dans vos lectures. Il vous a fait découvrir Julien Gracq, Gaston Bachelard et d’autres. Comment cela s’est-il passé ? Et si vous ne deviez retenir qu’un seul des ouvrages qu’il vous a conseillé, ce serait lequel ?

Lui m’a beaucoup guidée, j’avais 15 ans. C’était un éditeur et écrivain, je ne savais pas qu’il écrivait. C’était la librairie près du Jardin du Luxembourg. Il y avait une chaise pour s’assoir. Alors je lisais là et comme je n’avais pas beaucoup d’argent, j’aimais être chez lui. Un jour il a refusé de me vendre un livre, car il jugeait que c’était trop tôt et il m’a donnée à lire les œuvres dans un certain ordre. L’ouvrage que je retiens ? Par exemple, Le Balcon en forêt de Julien Gracq. Oui José fut un maitre qui m’a énormément aidée.

— C’est donc ce livre que vous pourriez conseiller aujourd’hui ?

Oui ! Le Balcon en forêt et les livres de cette époque, de ce groupe-là. André Breton etc., je ne saurai dire ce qu’il m’a apporté et préfère que les gens le découvrent !

— Quel est votre premier souvenir de lecture ?

Bicot, une bande dessinée puis La Comtesse Ségur, Georges Sand, Colette…

— Alain Corneau a adapté des romans pour le cinéma, tel que Stupeur et tremblementsd’Amélie Nothomb. « Il cherchait à filmer comme l’auteur avait écrit. » Quel lien faites-vous entre la réalisation et l’écriture ?

Il recherchait le style du tournage qui ressemblerait au style de l’écriture et il y tenait beaucoup. Alain a réalisé Nocturne Indien d’après le livre d’Antonio Tabucchi. C’est un livre magnifique, mais il était apparemment impossible d’en faire un film. En fait, il a réussi et le film est complètement abouti… C’est un langage différent qui mène aux mêmes mots.

— Il vous est arrivé de lui faire la lecture, comme « un très beau passage de Notre-Dame-des Fleurs de Genet ». Pourquoi ce choix ?

J’aime énormément Genet. Il m’a énormément apporté, il a été constructif avec moi, il m’a aidé dans beaucoup de choses sur ma vie, être rigoureux, veiller à ne pas rater les choses… j’espère avoir été une bonne élève !

— Avant de dédier ce livre à Vincent votre fils, vous commencer par une citation de Guillaume Apollinaire. Que vous a apporté ce poète dans votre parcours ?

Je l’ai lu très jeune. C’est un immense poète, je ne saurais pas vous dire quand je l’ai découvert ensuite je l’ai beaucoup entendu dit par Jean-Louis Trintignant, qui l’adore ainsi que Rimbaud et la poésie en général ; et il la lit merveilleusement bien.

— Vous faites référence à Baudelaire également !

Mais ces poètes, ces écrivains ont déjà écrit tellement bien ce qu’on ressent, on ne peut pas avoir une plus belle phrase, alors autant utiliser celles qui existent déjà !

—  « La peinture me révèle mes manques et me donne de la lumière. La musique m’aide aussi beaucoup. Elle me fait comprendre de moi ce qui m’échappe. J’ai besoin d’elle pour atteindre ce que mes mots ne peuvent exprimer. » Ou encore : « Ma souffrance, je peux l’écrire, pas la raconter. »

Maintenant je peux vous parler, mais à ce moment-là, je n’aurais pas pu. L’écriture est cette possibilité de tenter par des mots de révéler nos manques.

Lorsque dans la rue, des gens gentils m’embrassent ou me serrent la main, je sens un élan vers Marie ou Alain, j’aime ça. Mais si on me demandait à ce moment-là de parler… je ne peux m’exprimer… on y arrive au bout d’un moment…

— Vous racontez que lorsque vous preniez le métro, ou que vous aviez des périodes d’attente, vous déchiriez une trentaine de pages d’un livre de poche, ce qui faisait hurler Alain Corneau. Quel rapport avez-vous au livre, à ce qu’il représente ?

Je le fais toujours ! Et je rachète le livre une deuxième fois pour l’avoir ! Je n’aime pas avoir de gros sacs, donc je mets par fois mes lectures dans ma poche. Les romans russes ou indiens sont lourds. Et ce n’est pas que je méprise les livres de poche, au contraire, je les adore, car ils me permettent ça, cette liberté.

— Comment définiriez-vous votre bibliothèque ?

Pleine ! Tout y est classé par ordre alphabétique. J’ai beaucoup de livres, j’en donne, mais il y en a énormément. Et j’aime relire, Céline par exemple… j’aime avoir mes livres sous la main !

— Vous aimez l’objet ?

Oui le livre est très important. C’est beau. Comme est belle la couverture de mon livre sur Alain, c’est un joli objet, vraiment. Sa photo brillante sur du papier mat, avec un fond bleu marine foncé… À part la photo, pour le reste ce sont mes éditeurs qui l’ont rendue belle.

Si je devais retenir un passage, ce serait : « Gardons en nous cet instant. Il donne un sens à la souffrance à venir, sinon rien ne voudra jamais rien dire. »

C’est la seule fois où il m’a parlé du fait qu’il allait mourir. Mais sinon il n’en parlait pas, durant les moments d’angoisse, il me serrait contre lui…

Propos recueillis par Laure Rebois (novembre 2012)

Nadine Trintignant, Vers d’autres matins, Fayard, novembre 2012, 224 pages, 17 €

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