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  • Laure Rebois

Jean-Paul Scarpitta

Après des études d’Histoire de l’art et d’Art dramatique, la vie de Jean-Paul Scarpitta s’est construite de rencontres. Portraitiste de nombreuses personnalités pour la télé- vision, il suivit pendant des années son étoile préférée, Ghislaine Thesmar, réalisa deux longs métrages, fut responsable de la fondation Armand Hammer à Paris et Londres, organisa des expositions... Concepteur et metteur en scène, il unit ces deux domaines à celui de l’Opéra grâce à sa rencontre avec Giorgio Strehler et Riccardo Muti. Il est désormais directeur de l’Opéra Orchestre national de Montpellier.



— Vous avez pour principales passions la musique et la lecture, que vous avez liées en montant Le Carnaval des Animaux adapté pour le livret par votre amie Marie Dar- rieussecq. Quel regard portez-vous sur ses romans et au- tres écrits ?

Marie était bouleversée d’écrire le livret pour Gérard De- pardieu. Elle a une profonde humanité et raconte toujours avec un art extraordinaire des histoires saisissantes. Il y a des choses que nous avons éprouvées quand nous étions enfants, puis perdues. Avec Marie Darrieussecq, on les re- trouve. Dans ses livres, j’ai souvent vu ressurgir les heures du passé. Ces moments doux-amers dont on ne savait pas qu’ils étaient les plus beaux de notre vie. Ses ouvrages ont une âme et une force énorme dans l’analyse du procédé psycho-physique, qui forme son œuvre d’une ligne sans cesse montante. Rien n’est jamais perdu au sein de sa conscience. Dans Truisme, par exemple, chaque sensation décrite suscite un écho, chaque sentiment exhale une mu- sique, une onde inépuisable d’amour.

— Vous avez également collaboré avec Florian Zeller pour l’adaptation de Háry János de Zoltán Kodály. En quoi la plume de cet auteur vous touche-t-elle ?

C’était toujours avec Gérard Depardieu, le magnifique, dans le rôle du récitant, avec à ses côtés le talentueux Micha Lescot. Gérard est intervenu parfois pour faire que le texte soit vraiment le sien. Florian Zeller, lui, a senti avec un instinct très fin l’humanité, la beauté du sentiment et le cœur de Háry János. Et Gérard a fait parler le héros avec les mots tendres et beaux de Florian.

Il y a une force inconnue dans la représentation d’un drame, d’une pièce. Chez Florian Zeller, on sent la curio- sité de voir ses personnages dans une sorte de véritable vie et de mesurer la valeur des mots dans la langue des hommes parlants. En plus, il ne méconnait pas le grand danger d’éprouver tout cela si jeune !

— En 2005, vous avez offert le rôle de Jeanne d’ Arc au bû- cher à Sylvie Testud. Connaissez-vous ses livres ? Jeanne au bûcher de Honneger et Claudel est l’un des plus beaux moments de ma carrière. Sylvie Testud et moi nous sommes laissés guider l’un par l’autre. Une histoire d’amitié spirituelle est née en scène et dure depuis tout ce temps. À la lecture de ses livres, je me suis toujours demandé si sa confiance infinie dans l’humanité lui apportait plutôt du bonheur ou du découragement. Je me demande toujours si elle ne ressent pas au fond d’elle-même davantage d’abattement au sujet de l’avenir que ses œuvres ne l’avouent. Je me demande aussi si elle n’est pas comme les plus nobles d’entre les humanistes qui s’évertuent à donner la foi aux autres alors qu’eux-mêmes n’y croient plus vrai- ment. Ce que j’aime le plus profondément dans ses ou- vrages, c’est cette religion de l’enfant, cette façon de se défaire de l’égoïsme qui prétend être un objectif et non un obstacle. Sylvie est une poétesse.

— Vous mettez en valeur les œuvres de ceux que vous admirez... Oui, c’est une nécessité absolue. L’enthousiasme est la pre- mière marque de l’inspiration.

— Vous mettez les mots en lumières. Expliquez-nous le mécanisme pour atteindre l’impalpable. Peu de circonstances nous mènent plus près de la création artistique. Vous pouvez toucher l’impalpable à l’écoute d’une musique de Mozart, d’une belle voix, en contem- plant un tableau, un paysage, une trouée de nuages dans l’infinité du ciel, à la lecture d’une page de Proust ou d’Emile Verhaeren. J’ai eu la chance de rencontrer de grands artistes qui explorent l’invisible... Pour ma part, j’ai parfois peur que les grandes vérités ne puissent être comprises que par ceux qui sont capables de les vivre eux- mêmes, qui les pressentent et ne font que se retrouver dans les mots qu’ils ont lus.

— Lisez-vous en période de mise en scène ?

Je lis avant et après.

— Quel est le premier livre à vous avoir touché et pour- quoi ? Il y a tant de livres qui m’ont imprégné. Lorsqu’on me pose cette question, je me revois toujours devant la bibliothèque de mes parents. Un jour, j’ai pris au hasard un livre, Rythmes souverains d’Emile Verhaeren. Comme ce livre est beau ! Je n’ose pas affirmer qu’il est supérieur, mais le poème est monumental, plastique, le rythme est apaisant. Une éléva- tion morale au-dessus de tout... une œuvre majestueuse, si lyrique, remplie de moments ardents, éternels, de domi- nation de la vie. Le nom de Verhaeren est un peu oublié, il n’est pas à effacer de la conception de la littérature, il est une aide superbe, un guide sublime, pour des rêves ly- riques, reconnaissants. Je ne peux que conseiller de lire de cet auteur Multiple Splendeur.

— Vous pensez que pour aborder certains auteurs, il faut une certaine maturité. Quels livres reprenez-vous au fil du temps ? Marcel Proust autant que Mozart sont mes compagnons. Ils font accéder nos esprits à des domaines où nous n’avons pu pénétrer. Proust est la vigne, la vie. Il ne me quitte jamais. Au fil des ans, il reste fascination, vénération. Proust m’a intoxiqué. Son style musical, lumineux, mélan- colique, m’ébranle fortement, il comble mon besoin d’ad- mirer... Sans doute parce que l’admiration pour un génie, un esprit supérieur, accroît la capacité à comprendre et à ressentir. « Il n’y a pas de meilleure manière d’arriver à prendre conscience de ce qu’on sent soi-même, que d’es- sayer de recréer en soi ce qu’a senti un maître. » (Marcel Proust, préface de La Bible d’Amiens).

C’est peu dire que la Recherche du Temps Perdu est un livre d’une intensité visionnaire inouïe. On peut y revenir sans cesse, tant sa poésie naît des profondeurs de l’âme, de la grisaille, de l’indicible tristesse et du cœur. L’obscurité de

nos âmes peut être mise à jour et imprimer aux relations humaines la vérité de la vie. Le passé et le présent s’iden- tifient. Nous recevons ainsi les images, les idées et les paroles presque inconnues à nous-mêmes. À chaque lec- ture, il nous fait trouver une nouvelle vérité, façonner la beauté et prendre conscience de l’esprit créateur de l’homme.

— Pour Le Château de Barbe bleue, vous disiez : « Il faut avoir vécu, compris ce qu’était la solitude humaine, la douleur... » Pensez-vous que les grands livres viennent des grandes douleurs ?

La douleur est l’arme véritable pour pénétrer dans le cœur des autres. Schopenhauer pense que l’amour pur est « pitié ». Proust, lui, éprouve une compassion déchirante pour les souffrances des autres : il les fait siennes. Son dé- vouement n’a pas de limite. Je suis persuadé que nous ne devons pas souffrir obscurément, solitairement, et perce- voir autre chose que la blessure de notre cœur.

— Vous dites qu’il « faut surtout arracher Carmen à une lecture moralisante ». Quel est votre point de vue quant à cette nouvelle de Prosper Mérimée ? Qu’avez-vous lu d’autre de lui ?

J’avoue ne pas avoir beaucoup lu Mérimée, sauf sa Carmen, qui m’a donné envie de l’aimer follement et de l’extraire de l’anecdote en laissant vivre la morale qu’elle a face à l’existence, c’est-à-dire, la vraie morale. Pas celle des gens qui manquent de courage et qui à force deviennent le poi- son de l’humanité. Carmen est la liberté absolue !

— Victor Hugo a écrit : « Le paysage était plat comme Mérimée. » Et vous, que diriez-vous sur Hugo ? On sent, tous, son œuvre immense comme un morceau de nos êtres, comme quelque chose qui est entré dans nos veines et qui appartient à nos vies, à nous ! En le lisant, on a tout à coup la même conception de l’homme et de la grandeur.

— Pour vous, le dîner idéal chez les grands morts serait, pour l’écriture, avec Proust, Balzac, Stendhal, Dos- toïevski, Beaumarchais et Sagan. Que représente chacun pour vous ?

Beaumarchais a écrit la Déclaration des Droits de l’Homme bien avant qu’elle ne soit proclamée. Tous ceux que vous citez et sans lesquels je ne peux pas vivre sont des génies visionnaires. Dostoïevski, par exemple, est fas- cinant quand il parle de ce que représente le Christ. Ils sont tous là, sur ma table de chevet. Je les relis souvent.

— « L’idéal serait de rassembler Proust et Sagan car elle connaissait tout de lui par cœur. » Vous l’avez connue. Parlez-nous d’elle... Françoise Sagan me manque considérablement, sa bonté aussi. Son émerveillement m’éblouit toujours, elle n’a ja- mais perdu la foi qu’elle a dû avoir enfant. Nous parta- gions ensemble l’amour de Proust. Elle ne pensait qu’à sacraliser son expérience quotidienne. La première page de Aimez- vous Brahms ? ne me quitte jamais, je la connais par cœur, comme d’autres pages de ses romans qui sont les pages d’un écrivain qui compte, si profondément hu- main. Elle avait une foi ardente dans l’écriture, dans les mots. Une foi ardente et désespérée dans l’amitié. Elle aimait l’amitié faite de passion, de compassion et de connaissance... telle que Wagner l’a représentée dans Par- sifal.

— Vous avez lu La mauvaise rencontre de Philippe Gim- bert et l’avez beaucoup annoté. Pourquoi ? C’est un livre écrit avec ferveur et une forte et puissante compréhension de la vie et de l’amour.

— Vous aimez les mémoires. Qu’avez-vous lu en la ma- tière ? Toutes les biographies de Stephan Zweig. Je relis souvent Erasme, Hölderlin, Kleist.

— Et Chantal Thomas, dont vous dites qu’elle comble vos exigences, que vous apportent ses livres ? Chantal Thomas ne s’agrippe pas aux choses du passé de façon fétichiste. Elle est le symbole du temps le plus na- turel. Ses mots se prolongent et se mêlent en couleurs qui se font écho. On ne peut jamais abandonner ses per- sonnages dans Le Testament d’Olympe, par exemple. Grâce à elle, nous donnons un interminable baiser à tous ses personnages de l’invisible.

— Vous avez lu récemment : Arthur Dreyfus, Belle fa- mille, les romans de Philippe Besson, Sándor Márai, Les Braises, Miklós Bánffy, La Trilogie de Transylvanie et Vos jours sont comptés... Comment s’opèrent vos choix ? La plupart du temps, à l’instinct. Dernièrement, j’ai res- senti le talent vraiment fort prometteur d’Arthur Drey- fus.

Vous voyez, sous les illusions, les désillusions, la joie de- meure intacte, les dieux ne meurent pas. Ils restent vi- vants, éternellement, parce qu’ils ne sont autres que nous-mêmes, qui donnons vie, lumière et réalité à toutes choses.

— N’avez-vous jamais eu l’envie d’écrire ?

J’ai un amour immodéré pour la littérature. Qui ne rêve pas d’écrire ? Si j’écris, c’est en secret !

— En quoi l’accessibilité à la culture est-elle importante ?

La culture fait que tout se mobilise et se produit en nous. Dans la « grande nuit impénétrée » de nos âmes respectives – l’âme étant le véritable espace où vivent les idées, où jouent des millions de touches de tendresse, de passion, de courage et d’excès –, la culture accomplit les rites et nous permet de vivre sur terre, dans le monde visible, le prolongement sans fin de l’art sous toutes ses formes. L’art est la vraie vie, il ouvre la vie. La musique est toute la na- ture ! La culture n’est jamais imprenable ni inatteignable. Au contraire, elle donne à la vie sa plénitude, d’où le besoin constant de sonder en soi l’énergie créatrice que chacun d’entre nous possède et ressent, et que chacun ne peut ex- primer.

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